De la construction d'un pont -cf .Naissance d'un pont
ci-dessous- il est également question ici, un peu la même bande d'écrivains aussi, la bande du comité d'Inculte, avec Mathias Enard et Maylis de
Kerangal.
Dans Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, pas de ville préfabriquée à la Dubaï ni d'ingénieur à la Georges Diderot mais une ville
riche de beautés anciennes, et l'histoire d'un homme, Michel-Ange, dont Mathias Enard s'empare pour, à partir d'un fait réel -le séjour de Michel-Ange à Constantinople à l'invitation du
Sultan Bajazet deuxième du nom-, tordre l'histoire et nous emmener dans cet orient d'alors, un orient vu des yeux d'un artiste déjà connu mais dur et, à priori, peu enclin à la découverte de la
sensualité orientale.
Fuyant Rome et les foudres d'un pape autoritaire, alors même que son éminent prédécesseur Léonard de Vinci a échoué avant lui, l'orgueilleux
Michel-Ange, sculpteur et peintre plutôt qu'architecte, accepte l'invitation et va tenter de relever le défi : construire un pont pour la Corne d'or.
Traducteurs, guides, atelier, ingénieurs, dessinateurs, tout est mis à sa disposition pour
que l'entreprise aboutisse. Bajazet attend de lui qu'il réussisse. Pourtant Michel-Ange tarde, tout d'abord il s'enferme, sort très peu et dessine des chevaux, des hommes mais pas de pont.
"Je vais te dire comment apprendre. Il n'y a pas d'autre façon. Appuie ton bras gauche sur la table devant toi, la main à demi ouverte, le pouce
détendu, et avec la droite dessine ce que tu vois, une fois, deux fois, trois fois, mille fois. Tu n'as pas besoin de modèle ni de maître. Il y a tout dans une main. Des os, des mouvements, des
matières, des proportions et même des drapées. Fais confiance à ton oeil. Recommence jusqu'à ce que tu saches. Puis tu feras la même chose avec ton pied, en le posant sur un tabouret ; puis ton
visage grâce à un miroir. Ensuite seulement tu pourras passer au modèle pour les postures."
Après plusieurs jours solitaires dans sa chambre, Michel-Ange accepte de se laisser guider et visite, note, fait des listes, des esquisses et des
dessins. Peu à peu il se laisse imprégner de la ville : ses marchés, ses ateliers, ses palais, ses hommes et ses femmes, mais ses commanditaires s'impatientent, il faut qu'il rende son
travail.
Que fait-il ?
Pris d'amitié par Mesihi, poète noctambule,
amateur d'ivresse, de chair, d'opium et de tavernes ; charmé par la grâce d'un danseur, à moins que ce ne soit une danseuse ; bercé par les vers, le oud et le luth, envouté par le vin,
Miche-Ange, d'habitude si austère, se laisse aller aux mystères et aux plaisirs de la ville.
"Il (Mesihi) a passé la nuit à boire, seul lorsque leur hôte s'est retiré à son tour, vaincu par la fatigue ; il a vu la beauté
andalouse quitter discrètement la maison dans un long manteau ; il a attendu patiemment Michel-Ange, qui a évité son regard ; il a trainé le sculpteur épuisé jusqu'aux bains de vapeur, a
convaincu son âme déchirée de s'en remettre à ses mains ; il l'a baigné, massé, frotté fraternellement ; il l'a laissé s'assoupir sur un banc de marbre tiède, enveloppé dans un linge blanc, et
l'a veillé comme un cadavre.
Lorsque Michel-Ange quitte sa torpeur et s'ébroue, Mesihi est toujours auprès de lui.
Le sculpteur est empli d'une énergie éblouissante, malgré l'alcool ingéré la veille et le manque de sommeil, comme si, en se
débarrassant des squames et de la crasse, il s'était défait du poids des remords ou des abus ; il remercie le poète de ses soins et lui demande d'avoir la gentillesse de le raccompagner à sa
chambre car il souhaite se remettre au travail."
Troublé, conquis mais soucieux, Michel-Ange est en proie à des doutes, tiraillé entre sa raison de vivre, le travail et l'art, et les
plaisirs auxquels il s'est laissé aller ici.
Rome ou Constantinople ? homosexualité ou hétérosexualité ? orient ou occident ? ascétisme ou oisiveté ? plaisir charnel ou
corps comme objet d'art ?
Phrases courtes et simples, narration à la manière d'un conte oriental, ce récit, d'une lecture facile se construit sur un savant
équilibre entre conte oriental et histoire vécue et documentée. Mathias Enard nous livre avec ce très court roman un portrait de Michel-Ange et de l'empire ottoman de cette époque tout à fait
crédible. Peu importe où se situe la vérité, on a envie d'en savoir plus puisqu'il est ici question de batailles, de rois et d'éléphants et que c'est un vrai plaisir de lecture.
Mathias Enard - Parle-leur de batailles...
Vous pouvez lire les premières pages ici.
Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants de Mathias Enard, ed. Actes Sud, 2010, 154 pages, 17
euros.