L'un des romans français dont on parle beaucoup en cette rentrée et nous sommes pourtant ici en Amérique, en Californie plus précisément, dans une ville
imaginaire nommée Coca quelque part entre forêt et fleuve, dans une de ces villes fabriquée et démesurée construite à coup de volonté politique et économique, de gros sous et de pressions
humaines.
Bienvenue à Coca ! une sorte de Dubaï, modèle absolu du maire John Johnson dit le Boa :
"Il s'empare de la mairie en 2005. [...] Il se souvient des slogans de sa campagne [...], les articule en douce dans la nuit
dorée, posté au balcon de la mairie qui est pour lui comme une passerelle qui le révèle au monde, imagine une gestuelle idoine et, galvanisé par ses propres paroles, subjugué par les promesses
merveilleuses qu'il a tenues à la foule, le sang lui monte à la tête, son cœur bat à tout rompre : il va devenir celui qu'il a dit être, c'est sûr voilà ce qu'il décide. Désormais, il traite la
fortune comme le gadget utile de la respectabilité et ne songe plus qu'à laisser une trace. On se souviendrait de lui, il marquerait son temps."
Toute la tension du roman est ensuite concentrée sur le grand projet da la ville : la construction d'un pont. Un pont suspendu titanesque supportant des voies d'autoroute. Un édifice qui, pour se construire, fera appel à des énergies individuelles venues d'ailleurs. Des énergies et des personnages dont Maylis de Kérangal se saisit pour nous plonger dans une véritable fresque littéraire.
Il y a en premier lieu le Boa, mais surgit vite derrière toute cette foule qui, le temps du chantier, tend en un "flux sonore, épais, où se mélangent rôtisseur de poulets, dentistes, psychologues, coiffeurs, pizzaiolos, prêteurs sur gages, prostituées, écrivains publics, vendeurs de tee shirt au poids etc." Tous sont là pour des raisons différentes : argent, performance technique, échapatoire d'une vie ailleurs qu'ils n'ont pas eu la force de changer...
Il y a Diderot, figure centrale, point d'appui du roman et du pont, chef de chantier, homme de terrain et d'expériences, "un genre de Steeve Mc
Queen colossal et faisandé" ; Katherine Thoreau, là pour l'argent, mère de famille que la vie n'épargne pas ; Sache Cameron, grutier : il est mieux perché là
haut ; Summer Diamontis, dame béton ; Jacob, défenseur de la terre et des hommes d'ici ; il y a aussi ces deux jeunes soudeurs à la recherche d'adrénaline qui, comme les adolescents du
précédent roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, font le just do it et se jettent depuis l'un des piliers du pont.
Documentaire époustouflant, précision du vocabulaire technique, description des étapes du projet, destins croisés, on retrouve le style de Maylis de Kerangal
: de longues phrases entrelacées construites cette fois ci, non sur l'équilibre instable d'une falaise marseillaise, mais sur les méandres d'un fleuve, et plus encore d'un chantier et de ses
hommes, un chantier qui nous prend, nous emmène, nous malmène, nous happe, nous engloutis, nous essouffle et rebondit là où on ne l'attend pas.
Interview Médiapart Maylis de Kerangal - Naissance d'un pont.
Lire les premières pages en pdf ici
Pour ceux qui ne l'aurait pas lu, Corniche Kennedy, son précédent roman est sorti en poche, j'avais fait un billet sur ce blog il y a
de ça 2 ans : voir par là.
Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal, ed. verticales, 2010, 316 pages, 18,90 euros.








































